« Le cash sert aux délinquants » : réponse à l'objection principale


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C'est le reproche qu'on adresse à quiconque défend l'argent liquide, et il est légitime. Cette page ne cherche pas à l'écarter. Elle commence par accorder tout ce qui doit l'être, puis examine les chiffres, secteur par secteur. Le constat qui en ressort n'est pas que le cash serait innocent. C'est que les sommes les plus considérables ne passent pas par lui, et qu'aucun des dispositifs adoptés depuis quinze ans n'a entamé le socle qu'ils visaient.


Ce qu'il faut accorder d'emblée
Le cash sert au trafic de stupéfiants. Les points de deal fonctionnent en espèces. Les caches de billets découvertes lors des perquisitions sont réelles et documentées. La France compte environ 3 000 points de deal selon la commission d'enquête sénatoriale.
Le cash sert au
travail dissimulé. Payer un salarié non déclaré suppose un moyen de paiement qui ne laisse pas de trace. C'est le cas dans le bâtiment, la restauration, les services à la personne, l'agriculture saisonnière.
Le cash sert à la
fraude fiscale du quotidien. Le chiffre d'affaires non déclaré d'un commerce se soustrait plus facilement quand la recette est en billets.
Et le cash sert à la
corruption d'appoint, celle que la commission d'enquête sénatoriale qualifie de basse intensité, à tort selon elle, et qu'elle identifie comme un enjeu majeur.
Tout cela est établi. La question n'est donc pas de savoir si le liquide est utilisé à des fins illégales. Il l'est. La question est de savoir quelle part des sommes en jeu il représente, et ce que produisent réellement les mesures prises contre lui.

Le trafic de stupéfiants : le chiffre qui change le débat
Commençons par le domaine où le cash est le plus visible.
La commission d'enquête du Sénat, dans son rapport de 2024, puis le texte législatif qui en découle, énoncent un constat sans détour. Tous les acteurs s'accordent sur la nécessité de frapper au portefeuille des trafiquants, mus par l'appât du gain et modérément dissuadés par l'incarcération. Or les résultats de la lutte contre le blanchiment sont décevants : les saisies effectuées en matière de
narcotrafic ne représentaient en 2023 que 117 millions d'euros, soit à peine 3 % de la fourchette basse du chiffre d'affaires du trafic.
Arrêtons-nous sur ce chiffre, car il est le plus important de cette page.
Quatre-vingt-dix-sept pour cent de l'argent du trafic échappe à toute saisie. Non pas parce qu'il serait dissimulé sous forme de billets introuvables, mais parce qu'il a quitté le circuit du liquide. Il est passé en sociétés-écrans, en immobilier, en compensation croisée entre détenteurs d'espèces et détenteurs de crypto-actifs, en réseaux bancaires informels de type
hawala, en commerce international sous couvert de fausses factures. Le rapport sénatorial décrit précisément ces mécanismes.
Le liquide est donc le premier maillon, celui du point de deal et du guetteur. Ce n'est pas là que se trouve l'argent.
Et le diagnostic du Sénat, sur ce que la lutte réclame, ne porte pas sur la traçabilité. Il porte sur des services significativement sous-dotés, sur un manque d'enquêteurs lié au déficit d'attractivité de la filière investigation, sur des juridictions saturées, sur une articulation illisible entre juridictions locales, juridictions interrégionales spécialisées et juridiction nationale, et sur l'absence d'un chef de file. Aucune de ces cinq carences ne se corrige en supprimant les billets.

Le travail dissimulé : réel, chiffré, et remarquablement stable
Voici le domaine où l'objection paraît la plus forte, et où les chiffres officiels sont les plus instructifs.
Le Haut Conseil du financement de la protection sociale évalue la fraude sociale à 14 milliards d'euros pour 2025, dont 52 %, soit 7,3 milliards, au titre du travail dissimulé et des irrégularités aux cotisations. Les estimations antérieures situaient les cotisations éludées entre 8 et 10,3 milliards d'euros. L'économie non observée représente de l'ordre de 65 milliards d'euros de valeur ajoutée, environ 2,5 % du PIB, un niveau constant depuis 2015 selon l'INSEE.
Ce sont des montants considérables, et il n'est pas question de les relativiser.
Mais regardez la trajectoire. Le taux de fraude aux cotisations dans le secteur privé était évalué entre 1,5 % et 1,9 % en 2012. Il est évalué entre 1,5 % et 2 % aujourd'hui. Le Haut Conseil y voit un constat rassurant, et simultanément le signe d'une difficulté des politiques publiques à attaquer ce socle.
Or que s'est-il passé pendant ces treize années ? Le plafond de paiement en espèces à un professionnel a été abaissé à
1 000 euros en 2015. Les redressements de l'Urssaf ont quadruplé en dix ans, atteignant 1,6 milliard d'euros en 2024 et 1,5 milliard en 2025. Le datamining, les croisements automatiques de fichiers, la coordination entre Urssaf, MSA et administration fiscale se sont généralisés.
Le taux de fraude n'a pas bougé d'un point.
Un dernier chiffre, et il est peut-être le plus parlant. En 2025, sur les sommes notifiées au titre du travail dissimulé, 6 % seulement ont été effectivement recouvrées, soit environ 150 millions d'euros. L'écart s'explique par l'organisation de l'insolvabilité et la disparition d'entreprises éphémères. Pendant ce temps, 84,5 % des contrôles ciblés aboutissent à un redressement : la détection fonctionne, c'est le recouvrement qui échoue.
Le problème n'est donc pas de repérer la fraude. C'est de récupérer l'argent une fois qu'elle est repérée. Aucune restriction du liquide ne corrige cela.

La fraude fiscale : le contre-exemple le plus net
C'est ici que l'objection se retourne complètement.
Les estimations de fraude fiscale en France varient selon les définitions, entre
60 et 100 milliards d'euros par an. L'INSEE chiffre les pertes de recettes de TVA entre 20 et 25 milliards d'euros.
Regardez maintenant de quoi ces montants sont faits. La fraude la plus coûteuse est la fraude à la TVA, et notamment la fraude dite
carrousel : des sociétés éphémères créées dans plusieurs États membres, des livraisons intracommunautaires non suivies, des crédits de TVA fictifs, puis la disparition des structures. Un consortium de médias européens a estimé son coût à environ 50 milliards d'euros par an pour l'Union. Les secteurs visés sont l'électronique, la téléphonie, le textile, les quotas carbone.
Cette fraude ne se pratique pas en espèces. Elle se pratique par factures, virements et écritures comptables, dans le circuit bancaire régulé, avec des sociétés immatriculées et des comptes déclarés. Elle est intégralement traçable, et elle prospère quand même.
Un rapport de l'Inspection générale des finances relevait par ailleurs que près de 98 % des sociétés étrangères opérant sur les plateformes en ligne n'étaient pas immatriculées à la TVA en France. Il ne s'agit pas de billets, il s'agit d'entreprises invisibles pour l'administration.
Autre indication convergente :
Tracfin observe que la principale infraction sous-jacente détectée dans les déclarations de soupçon liées au marché de l'art est la fraude fiscale. Le marché de l'art n'est pas un secteur de paiement en liquide.
La fraude la plus coûteuse pour les finances publiques françaises est déjà entièrement dans le circuit tracé. Elle y prospère parce que détecter n'est pas prouver, et prouver n'est pas recouvrer.

Ce que dit le renseignement financier lui-même
Tracfin a reçu 215 410 déclarations de soupçon en 2024, en hausse de 13,2 % sur un an, un volume multiplié par sept en dix ans. Le secteur financier fournit l'écrasante majorité de ces signalements.
Le tome III de son rapport 2024-2025 est explicite sur l'évolution des méthodes : si les techniques de blanchiment traditionnelles persistent, les crypto-actifs, les plateformes de jeux et les sociétés-écrans sont désormais des instruments de dissimulation à part entière. Le rapport détaille également la montée du blanchiment par le commerce international, via des crédits documentaires adossés à de fausses transactions.
Europol, de son côté, relève que 70 % des groupes criminels recourent à des techniques de blanchiment basiques. Basiques, c'est-à-dire anciennes, connues et documentées. Ce n'est pas un problème de sophistication adverse. C'est un problème de capacité de traitement.
Et voici le fait qui devrait clore le débat sur la traçabilité comme solution. Le rapport sénatorial sur le narcotrafic souligne que les transactions en crypto-actifs sont inscrites indéfiniment dans un registre public et sont donc potentiellement intégralement retraçables, contrairement aux transactions en espèces. Europol et Eurojust ont d'ailleurs démantelé fin 2025 un réseau ayant blanchi environ 700 millions d'euros, précisément en remontant ces traces.
Si la traçabilité suffisait, la criminalité crypto serait résolue. Le registre est public, complet et permanent. Elle ne l'est pas. Ce qui manque n'est pas la donnée. C'est l'analyse, la standardisation des outils, la coopération transfrontalière et le nombre d'enquêteurs.

Le rapport bénéfice-coût, posé franchement
Résumons ce qui précède sous la forme d'un arbitrage, puisque c'est de cela qu'il s'agit.
DOMAINE
CE QUE COÛTE LA FRAUDE
RÔLE RÉEL DU LIQUIDE
Fraude fiscale
60 à 100 milliards d'euros par an
Marginal. TVA carrousel, sociétés-écrans, montages internationaux
Travail dissimulé
7,3 à 10,3 milliards d'euros par an
Important, mais taux stable depuis 2012 malgré toutes les mesures
Narcotrafic
Saisies de 117 millions d'euros en 2023, soit 3 % du chiffre d'affaires estimé
Premier maillon seulement. 97 % de l'argent échappe déjà aux saisies
En face de ces montants, il faut placer le nombre d'usagers concernés par une restriction du liquide : la totalité de la population. Toute mesure contre le cash s'applique à des dizaines de millions de paiements parfaitement légaux pour atteindre une fraction des flux illégaux, et la fraction la moins rentable à combattre.
Ce n'est pas un plaidoyer pour l'inaction. C'est la question que toute politique publique doit se poser : où le prochain euro dépensé produit-il le plus d'effet ? Au vu des chiffres ci-dessus, la réponse est du côté des enquêteurs, des magistrats spécialisés et du recouvrement, pas du côté d'un tour de vis supplémentaire sur les moyens de paiement du quotidien.

Les objections à cette page
Trois objections sérieuses méritent d'être présentées, faute de quoi ce texte ne vaudrait pas mieux que celui qu'il conteste.
Le liquide reste le point d'entrée. Même si l'argent quitte vite le circuit des espèces, il y entre presque toujours. Compliquer cette première étape a une valeur réelle, et c'est l'argument le plus solide en faveur du plafonnement des paiements en espèces.
L'absence d'amélioration ne prouve pas l'inefficacité. Un taux de fraude stable malgré une pression accrue peut aussi signifier que la pression a contenu une hausse qui se serait produite autrement. On ne mesure pas le
contrefactuel.
Certaines mesures ne visent pas le liquide. Le règlement européen anti-blanchiment étend les obligations à l'immobilier de luxe, aux clubs sportifs et aux programmes de résidence par investissement. Ce sont des vecteurs documentés, et cette extension est cohérente avec le constat de cette page : c'est là que se trouve l'argent.
Ces trois objections valent. Elles ne changent pas le constat central : sur les quinze dernières années, le socle de fraude n'a pas bougé, tandis que les contraintes sur les paiements ordinaires se sont multipliées.

Ce qu'il faut retenir
  1. Oui, le cash sert au trafic, au travail dissimulé et à la fraude fiscale du quotidien. Le nier serait absurde.
  2. Les saisies en matière de narcotrafic représentaient 117 millions d'euros en 2023, soit environ 3 % du chiffre d'affaires estimé du trafic. L'essentiel de l'argent a déjà quitté le liquide.
  3. Le taux de fraude aux cotisations sociales est stable entre 1,5 % et 2 % depuis 2012, malgré le plafonnement des espèces à 1 000 euros, le quadruplement des redressements et la généralisation du croisement de fichiers.
  4. En 2025, 6 % seulement des sommes notifiées au titre du travail dissimulé ont été recouvrées. Le problème n'est pas la détection, c'est le recouvrement.
  5. La fraude la plus coûteuse pour la France, celle à la TVA, se pratique intégralement dans le circuit bancaire tracé, par factures et sociétés éphémères.
  6. Europol constate que 70 % des groupes criminels emploient des techniques de blanchiment basiques. Les crypto-actifs sont plus traçables que les espèces et la criminalité qui les utilise prospère malgré tout.
  7. Le Sénat identifie les besoins de la lutte contre le narcotrafic : enquêteurs, magistrats spécialisés, moyens techniques, coordination. Aucun ne se règle en restreignant les billets.
L'argument à retenir n'est pas que le cash serait innocent. C'est que l'argent des vrais réseaux n'est plus dedans depuis longtemps, et que chaque tour de vis supplémentaire se referme sur ceux qui n'ont rien à cacher.
Sources