La monnaie fondante : une vieille idée que le numérique rend enfin applicable


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Une monnaie fondante est une monnaie conçue pour perdre de la valeur avec le temps, non par accident, mais par construction. L'idée a un siècle. Elle a été testée grandeur nature dans les années 1930, puis abandonnée. Elle est revenue dans les publications des banques centrales et du FMI à partir de 2015, sous un nom plus technique : les taux négatifs profonds. Un seul obstacle l'a toujours bloquée : les billets de banque.

De quoi parle-t-on exactement
Il faut d'abord écarter une confusion fréquente. La monnaie fondante n'est pas l'inflation.
L'inflation est une érosion du pouvoir d'achat de l'unité de compte : le billet de 50 euros reste un billet de 50 euros, mais il achète moins de pain qu'avant. La perte est diffuse, subie par tout le monde, non individualisée, et personne ne peut y échapper en changeant de support.
La monnaie fondante est autre chose. C'est une décote appliquée au solde détenu, en fonction du temps pendant lequel il est détenu. Un compte de 1 000 unités qui n'est pas dépensé vaut 990 unités le mois suivant, puis 980, et ainsi de suite. L'unité de compte ne bouge pas. C'est la détention qui est taxée.
La différence est décisive : l'inflation frappe indistinctement tous les actifs monétaires, la monnaie fondante frappe un support précis, et laisse donc ouverte la possibilité d'en changer. Toute l'histoire de cette idée tient dans cette phrase.
Une monnaie fondante ne fonctionne que si l'on ne peut pas s'en échapper.
En allemand, on parle de
Schwundgeld, monnaie qui rétrécit. En anglais, de demurrage currency, du terme maritime désignant les surestaries, l'indemnité due pour l'immobilisation d'un navire. Le vocabulaire est explicite : ce qui est pénalisé, c'est l'immobilisation.


Silvio Gesell et l'ordre économique naturel
Le théoricien de référence est Silvio Gesell (1862-1930), commerçant germano-argentin devenu économiste autodidacte. Son ouvrage principal, L'Ordre économique naturel, paraît en 1916.
Sa thèse est simple et radicale. La monnaie, dit-il, possède un avantage structurel sur toutes les marchandises : elle ne pourrit pas, ne rouille pas, ne coûte presque rien à stocker. Le blé se dégrade, le fer s'oxyde, le bâtiment s'entretient. La pièce d'or, elle, attend. Cet avantage confère à son détenteur un pouvoir de négociation permanent : il peut refuser l'échange, attendre, exiger une prime pour s'en dessaisir. Cette prime, c'est l'intérêt.
Gesell en tire une conclusion : pour que la monnaie redevienne un simple instrument de circulation et cesse d'être un instrument de pouvoir, il faut lui infliger artificiellement le coût de conservation que la nature lui a épargné. Il propose la Freigeld, la monnaie franche, qui perdrait de l'ordre de 5 % par an, matérialisés par un timbre à acheter et à coller périodiquement sur le billet pour le maintenir valide.
Gesell n'est pas un marginal oublié. Keynes lui consacre plusieurs pages du chapitre 23 de la Théorie générale (1936). Il le décrit comme un prophète injustement négligé et estime que l'avenir aurait davantage à apprendre de lui que de Marx. Keynes valide le diagnostic sur la préférence pour la liquidité, mais formule aussitôt l'objection qui reste la plus solide un siècle plus tard : si l'on taxe la monnaie, les détenteurs se replieront sur des substituts, or, créances à vue, devises étrangères, actifs réels. La fuite n'est pas empêchée, elle est déplacée.

Silvio-Gesell


Ce qui s'est réellement passé à Wörgl
La monnaie fondante n'est pas restée théorique. Elle a été appliquée, brièvement, au cœur de la Grande Dépression, et c'est l'expérience de Wörgl qui fait référence.
Wörgl, Tyrol autrichien, juillet 1932 à septembre 1933. C'est l'expérience de référence. La petite ville, frappée par le chômage de masse, est administrée par un maire, Michael Unterguggenberger, lecteur de Gesell. La commune émet des
« bons de travail » gagés sur des schillings déposés à la caisse d'épargne locale. Ces bons se déprécient de 1 % par mois : pour rester valides, ils doivent recevoir chaque mois un tampon acheté à la mairie. La municipalité amorce la circulation en payant en bons ses ouvriers et ses fournisseurs sur des chantiers publics.
Les résultats rapportés sont spectaculaires. La vitesse de circulation explose : selon les sources, une masse d'environ 12 000 équivalents schillings aurait permis plus de 100 000 schillings de paiements en trois mois. Le chômage local recule pendant que celui du reste du pays progresse. Des travaux d'assainissement, de voirie et un tremplin de saut à ski sont financés. Wörgl devient célèbre. Irving Fisher, professeur à Yale, envoie un assistant sur place en décembre 1932 et fait connaître l'expérience aux États-Unis, où des dizaines de collectivités émettront des stamp scrips comparables. Près de 200 communes autrichiennes se déclarent prêtes à imiter Wörgl.
C'est précisément ce succès qui tue l'expérience. La Banque nationale d'Autriche, voyant son monopole d'émission contesté, obtient l'interdiction des bons. Le tribunal administratif tranche fin 1933. Wörgl revient au schilling, et le chômage remonte.
Ce qu'il faut en retenir sans exagérer. Le récit de
Wörgl est souvent présenté comme la démonstration définitive de l'efficacité de la monnaie fondante. La prudence s'impose. Une bonne part de l'effet observé tient au fait que la commune a simultanément lancé un programme de travaux publics financé par création monétaire locale : c'est une relance budgétaire autant qu'une expérience de démurrage. Et le dispositif ne fonctionnait qu'à l'échelle d'une petite ville dont les habitants n'avaient pas d'alternative pratique. Wörgl prouve qu'une monnaie fondante fait circuler l'argent vite. Il ne prouve pas qu'un tel système soit transposable à une économie ouverte de 350 millions d'habitants.
Ce qui compte pour la suite est ailleurs.
Wörgl montre que la monnaie fondante est techniquement lourde quand elle repose sur du papier. Il faut imprimer, timbrer, tamponner, contrôler la validité de chaque coupure. C'est cette lourdeur, autant que l'hostilité des banques centrales, qui a enterré l'idée.

Les monnaies fondantes contemporaines : trois cas, une même leçon
Wörgl n'est pas resté sans suite. Trois expériences ultérieures méritent d'être connues, d'autant qu'elles sont souvent citées de travers.
La wära, Allemagne, 1929-1931
Le précédent immédiat de Wörgl. Un exploitant de mine de charbon relance son activité à
Schwanenkirchen, en Bavière, en payant ses ouvriers en wära, un bon privé perdant 1 % de sa valeur par mois, régularisé par un timbre mensuel. Le système essaime dans plusieurs régions allemandes. En octobre 1931, le ministère des Finances du Reich obtient son interdiction.
Durée de vie : deux ans. Cause du décès : interdiction administrative. C'est cette interdiction qui inspire à Unterguggenberger l'idée de tenter l'expérience de l'autre côté de la frontière, l'année suivante.
La banque WIR, Suisse, depuis 1934
C'est le cas le plus cité, et le plus mal cité.
La coopérative est fondée le 16 octobre
1934 par Werner Zimmermann, Paul Enz et quatorze autres personnes, en pleine dépression. L'inspiration est explicitement gesellienne : répondre à l'approvisionnement trop faible en argent, résultant de sa thésaurisation, en cessant de payer des intérêts sur le capital utilisé, une taxe devant en revanche frapper l'argent inactif. La coopérative obtient les droits et obligations d'une banque en 1936.
Voici ce que l'on omet presque toujours. Le
démurrage, matérialisé par un timbre de validation, n'a été appliqué que de 1938 à 1948. Puis la banque WIR a renoncé à la théorie de la monnaie franche de Gesell en 1952, ouvrant la porte à l'intérêt monétaire.
Le
démurrage est le coût que l'on supporte du seul fait de détenir de la monnaie, indépendamment de ce qu'on en fait. Garder son argent coûte, le dépenser ne coûte rien.
Il vient du droit maritime français. Les
surestaries, en anglais demurrage, sont l'indemnité due à l'armateur quand un navire est immobilisé au port au-delà du délai convenu pour le chargement ou le déchargement. Le mot vient de « demeurer » : ce qui reste immobile coûte.
Le
WIR existe donc depuis plus de quatre-vingt-dix ans, et il fonctionne remarquablement : le réseau réunit aujourd'hui plus de 60 000 petites et moyennes entreprises suisses, ce qui en fait le système monétaire complémentaire le plus durable au monde. Mais il n'est pas une monnaie fondante, et ne l'est plus depuis les années 1950.
Durée du démurrage : dix ans. Cause de l'abandon : décision interne. Présenter le WIR comme une monnaie fondante qui aurait réussi revient à dire l'inverse de ce qui s'est passé : il a duré parce qu'il a renoncé au principe.
Le Chiemgauer, Bavière, depuis 2003
L'exemple moderne de référence. Lancé à Prien am Chiemsee par six élèves et leur professeur d'économie Christian Gelleri, à l'origine pour financer la construction d'un gymnase, il est adossé à l'euro à parité. Le mécanisme est celui de Gesell, à la lettre : chaque billet perd 2 % de sa valeur par trimestre et doit recevoir un timbre payant pour rester valable. La reconversion en euros coûte 5 %, dont 3 % versés à une association choisie par l'utilisateur.
Et cela marche, au sens strict : le Chiemgauer circulerait environ trois fois plus vite que l'euro.
Mais mesurez l'échelle. En
2011, environ 580 000 Chiemgauer étaient en circulation, ayant servi à régler l'équivalent de quatre millions d'euros d'achats, dans un réseau de quelques centaines de commerces. Après plus de vingt ans d'existence, dans une région prospère, avec des adhérents volontaires et souvent militants.
Durée : plus de vingt ans. Condition de survie : petite échelle et adhésion volontaire.
La leçon commune, et elle est décisive
Reprenons les quatre expériences documentées de ce dossier.

EXPÉRIENCE
DURÉE DU DÉMURRAGE
FIN
Wära, Allemagne
1929-1931
Interdite par le Reich
Wörgl, Autriche
14 mois
Interdite par la banque centrale
Banque WIR, Suisse
1938-1948
Abandonné volontairement, principe renié en 1952
Chiemgauer, Bavière
Depuis 2003
Toujours en vigueur, à l'échelle d'un canton

Aucune monnaie fondante n'a jamais tenu à grande échelle sur une population qui n'avait pas choisi d'y participer. Soit elle est
interdite, soit elle est abandonnée, soit elle reste minuscule et volontaire.
La raison est toujours la même, et c'est celle que
Keynes opposait à Gesell dès 1936 : les détenteurs se reportent sur un autre support. Les trésors médiévaux le confirment archéologiquement, les faits du XXe siècle le confirment historiquement.
Retenez cette phrase, elle porte tout le reste de ce dossier :
ce qui a toujours limité la monnaie fondante n'est pas une objection théorique, c'est une porte de sortie.

Un précédent bien plus ancien : la monnaie datée de la Chine des Song
Wörgl n'est pas le premier cas. La Chine a inventé le papier-monnaie, et elle l'a inventé avec une date de péremption.
Les
jiaozi, apparus comme billets privés au Sichuan à la fin du Xe siècle, sont nationalisés en 1023 et donnent lieu en 1024 à la première série officielle. Leur conversion en pièces s'accompagnait d'un droit de change de 30 wen pour mille, soit 3 %. Surtout, le gouvernement Song leur assigna une durée de validité : deux ans d'abord, portée à trois ans en 1199, au terme desquels les billets devaient être remboursés ou échangés contre une série nouvelle.
Le dispositif fut généralisé. Les
huizi, émis à partir de 1160 par le ministère du Revenu et devenus la monnaie de papier dominante des Song du Sud, expiraient au bout de trois ans. Les guanzi émis en 1159 étaient prévus pour expirer et être remplacés au bout de trois ans, et les gongju du Huaidong au bout de deux. Les billets périmés n'étaient d'ailleurs pas toujours détruits : ils continuaient souvent de circuler, mais à une valeur inférieure à leur nominal.
Ce que cela est, et ce que cela n'est pas. Ce n'est pas une décote continue à la manière de Gesell, c'est une échéance assortie de frais de renouvellement. L'intention n'était pas d'accélérer la circulation, elle était administrative : contrôler la masse en circulation et retirer les coupures usées. Mais la mécanique économique subie par le détenteur est rigoureusement la même.
Conserver le billet coûte, le dépenser ne coûte rien. C'est la définition de la monnaie fondante.
Et la leçon est plus dure encore. La péremption n'a nullement protégé la valeur de la monnaie. Les émissions de huizi passèrent d'environ 10 millions de guan dans les années 1160 à 140 millions en 1234. Le prix du riz doubla entre 1190 et 1209. La monnaie datée n'a pas discipliné l'émetteur, elle lui a fourni un levier supplémentaire, et le levier a été actionné. Retenez la séquence : un instrument de contrôle introduit pour de bonnes raisons techniques finit employé pour de tout autres raisons budgétaires.

La renovatio monetae : deux siècles de monnaie fondante en Europe
Le précédent le plus solide n'est ni chinois ni tyrolien. Il est européen, il a duré deux siècles, et il est aujourd'hui étudié par des économistes contemporains.
Le mécanisme. Il s'appelle
renovatio monetae, le renouvellement de la monnaie. Les vieilles pièces étaient déclarées invalides et devaient être échangées contre des neuves, à des dates et selon des frais connus à l'avance. Les renouvellements pouvaient survenir jusqu'à deux fois par an, et un taux de change courant était de quatre vieilles pièces contre trois neuves. Soit un prélèvement de 25 % à chaque opération.
Détenir de la monnaie coûtait donc, mécaniquement et périodiquement. C'est très exactement une monnaie fondante, et les économistes Roger Svensson et Andreas Westermark, dans un travail publié par le Centre for Economic Policy Research, l'appellent sans détour
une taxe de Gesell. Ils soulignent que la plupart des économistes et des historiens de l'économie ignorent qu'un tel dispositif a été appliqué pendant cent cinquante à deux cents ans dans une large partie de l'Europe médiévale : Angleterre, Allemagne, Scandinavie, Europe centrale et orientale.
Les dates, qui comptent. L'Angleterre a pratiqué la refonte périodique de 973 à 1125, la Normandie de 930 à 1100, et le continent de 1140 à 1290. Ce n'est donc ni une curiosité locale ni une parenthèse : c'est un régime monétaire ordinaire, sur plusieurs générations, dans plusieurs royaumes.
Une correction nécessaire. On lit fréquemment que cette pratique remonterait aux
Mérovingiens, du Ve au VIIe siècle. C'est faux, et de trois à six siècles. Les Mérovingiens n'auraient d'ailleurs pas pu la mettre en œuvre : leur monnayage d'or, sou et surtout tiers de sou, ne portait qu'un nom de lieu et un nom de monétaire, son poids et son aloi déclinaient rapidement, et la monnaie tomba dans un discrédit profond faute de garantie centralisée sur la valeur réelle des pièces frappées par des monétaires privés. Il faudra attendre Pépin le Bref, en 751, pour supprimer le monopole des monétaires et imposer l'étalon d'argent, puis Charlemagne pour instituer le monopole royal sur les ateliers. Une refonte générale suppose un émetteur unique et un contrôle des ateliers. Les Mérovingiens n'avaient ni l'un ni l'autre.
Le motif réel, et il est décisif pour notre sujet. La refonte périodique n'a pas été instaurée pour faire circuler la monnaie. Elle l'a été pour
rapporter au prince : le titre même de l'étude du CEPR parle de seigneuriage par la refonte périodique. Les historiens de la monnaie relèvent qu'elle servait aussi à combattre le faux-monnayage et l'hétérogénéité des pièces, mais qu'elle pouvait facilement devenir un outil d'exploitation dès lors qu'on l'assortissait d'une hausse du profit prélevé par les autorités monétaires. L'effet dissuasif sur la thésaurisation était réel. C'était une conséquence, pas un objectif.
Et la limite, mesurée sur données archéologiques. L'analyse des trésors montre que les gens acceptaient d'autant mieux d'échanger leurs vieilles pièces que l'intervalle entre deux refontes était long, donc que le taux de prélèvement était faible. Autrement dit : une monnaie fondante ne fonctionne que si elle reste supportable. Trop lourde, elle provoque l'évasion, la dissimulation, le recours à d'autres supports.
C'est l'objection formulée par
Keynes à Gesell, vérifiée sept siècles plus tôt et confirmée par l'archéologie. Retenez-la, car c'est la clé de tout ce qui suit : toutes les monnaies fondantes de l'histoire ont buté sur la possibilité de fuir vers autre chose.

Le retour par la grande porte : les taux négatifs profonds
L'idée réapparaît après 2008, sous une formulation entièrement différente et dans des institutions qui ne se réclament pas de Gesell.
Le problème est le suivant. En récession, une banque centrale abaisse son taux directeur. Historiquement, elle le baissait de cinq points ou davantage. Après 2008, puis après 2020, les taux étaient déjà proches de zéro. La marge de manœuvre a disparu. Or il existe un plancher : dès que le taux servi sur les dépôts devient nettement négatif, il devient rationnel de retirer ses fonds et de garder des billets, qui rapportent zéro. Zéro étant supérieur à moins trois, la fuite vers le papier s'enclenche. C'est la
zero lower bound, la borne inférieure des taux.
Une littérature académique et institutionnelle s'est constituée pour faire sauter cette borne. Elle est publique et facilement consultable.
  • FMI, document de travail 2018/191, Monetary Policy with Negative Interest Rates: Decoupling Cash from Electronic Money, par Katrin Assenmacher et Signe Krogstrup. Le mécanisme proposé consiste à séparer les espèces de la monnaie électronique en instaurant un taux de change entre les deux : le billet de 100 euros ne vaudrait plus 100 euros électroniques, mais 99, puis 98. La monnaie papier fond par rapport à l'unité de compte électronique. Précision importante : Katrin Assenmacher dirige aujourd'hui la division de la stratégie de politique monétaire à la Banque centrale européenne.
  • FMI, document de travail 2019/084, Enabling Deep Negative Rates to Fight Recessions: A Guide, par Ruchir Agarwal et Miles Kimball, 89 pages. L'argument central est énoncé sans détour : la borne à zéro n'est pas une loi de la nature, c'est un choix de politique publique, et une banque centrale dispose d'outils immédiatement disponibles pour permettre des taux profondément négatifs. Le document recense méthodiquement les approches, dont la « monnaie qui se déprécie » attribuée à Robert Eisler (1932), et retient comme préférables celles qui passent par les banques commerciales, pour une raison explicitée dans le texte : ce qui serait un problème politique pour la banque centrale devient un problème de relation client pour la banque commerciale.
  • Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du FMI, publie en 2016 The Curse of Cash, qui plaide pour la suppression progressive des grosses coupures, notamment afin de rendre les taux négatifs opérationnels.
  • Andy Haldane, alors chef économiste de la Banque d'Angleterre, évoquait publiquement dès 2015 l'abolition des espèces comme moyen de lever cette contrainte.
Il ne s'agit donc ni d'une rumeur ni d'une reconstruction militante. Il s'agit de documents de travail signés, datés, hébergés sur les sites du FMI, et discutés en conférence à la Brookings Institution. Leur statut est celui de recherche exploratoire, non de politique adoptée, et c'est une nuance qu'il faut maintenir. Mais l'existence même de ce corpus établit un fait : la faisabilité des taux profondément négatifs est un objet de travail sérieux dans les institutions monétaires, et l'obstacle identifié par tous ces travaux, sans exception, est le billet de banque.

Pourquoi le numérique change tout
Reprenons la difficulté de Wörgl : timbrer physiquement des millions de coupures est ingérable.
Sur un registre numérique, l'opération est triviale. Appliquer une décote périodique à un solde est, littéralement, une ligne de code exécutée une fois par mois sur une base de données. Pas de timbre, pas de tampon, pas de guichet. Aucun coût logistique. Aucune visibilité pour l'utilisateur au-delà de la ligne d'écriture sur son relevé.
Plus important encore : sur un registre unique tenu par l'émetteur, il n'y a aucune échappatoire technique. Le détenteur ne peut pas soustraire son solde à la règle, puisque la règle est appliquée au niveau du registre lui-même.
C'est là que le raisonnement rejoint le projet d'
euro numérique, et c'est là qu'il faut être rigoureux, parce que c'est le point sur lequel les opposants au projet se font le plus souvent démonter.
Ce que dit le texte actuel. La proposition de règlement, telle qu'issue des travaux du Parlement européen en juin et juillet 2026, exclut explicitement la
programmabilité de la monnaie : ni date de péremption, ni restriction d'usage attachée aux unités détenues. La BCE affirme de son côté que l'euro numérique ne sera pas rémunéré, ni positivement ni négativement, et le plafond de détention retenu pour la phase pilote, 3 000 euros, en fait un instrument de paiement du quotidien et non un support d'épargne. Affirmer aujourd'hui que « l'euro numérique sera une monnaie fondante » est donc factuellement faux, et quiconque l'écrit se disqualifie.
Ce que cela ne dit pas. Un paramètre inscrit dans un règlement européen se modifie par un autre règlement européen. Le plafond de détention lui-même en fournit la démonstration immédiate : il n'est pas fixé dans le texte, il est renvoyé à une décision de la BCE encadrée par des paramètres arrêtés par les colégislateurs, avec une révision prévue périodiquement. Autrement dit, le paramètre cardinal du dispositif est explicitement conçu pour être ajustable, à la hausse comme à la baisse, avant comme après le déploiement.
L'argument solide, le seul qui tienne devant un contradicteur informé, est donc celui-ci :
Construire une infrastructure de monnaie de banque centrale entièrement scripturale ne crée pas la monnaie fondante. Elle transforme une impossibilité pratique en simple décision administrative. Ce qui protège aujourd'hui contre la fonte monétaire n'est pas une garantie juridique, c'est une contrainte physique : le billet de banque, que personne ne peut décoter à distance. Une fois cette contrainte devenue marginale, seule subsiste la promesse, et une promesse se révise.

À cela s'ajoute la déclaration la plus citée du dossier, celle d'Agustín Carstens, alors directeur général de la Banque des règlements internationaux, lors d'un panel du FMI en octobre 2020. Comparant le billet à la monnaie numérique de banque centrale, il souligne que la différence essentielle tient à ce que la banque centrale disposera d'un contrôle absolu sur les règles régissant l'usage de cette monnaie, ainsi que de la technologie permettant de les faire appliquer. La phrase décrit une capacité, pas une intention. C'est exactement pour cela qu'elle est importante.

La Chine l'a déjà fait avec une monnaie numérique de banque centrale
Des distributions à fenêtre fermée. Le yuan numérique, ou e-CNY, a été mis en circulation auprès du public par tirage au sort, sous forme d'enveloppes rouges numériques. Shenzhen ouvre la série en octobre 2020 avec 50 000 enveloppes de 200 yuans. À Pékin, en juin 2021, les 200 yuans distribués n'étaient dépensables que du 11 au 20 juin, et seulement auprès d'environ 2 000 commerces désignés. Une somme non dépensée dans la fenêtre disparaissait. Ce n'est pas une fonte progressive, c'est une fonte instantanée et totale à l'échéance.
Un usage restreint par construction. Lors d'un test mené à
Chengdu, le e-CNY distribué était programmé pour n'être dépensable qu'en tickets de métro et de bus et en vélos en libre-service. La destination de l'argent était fixée à l'émission, pas au moment de l'achat.
Une capacité assumée officiellement. Le livre blanc publié par la Banque populaire de Chine en juillet 2021 confirme que le e-CNY est programmable par contrats intelligents permettant des paiements auto-exécutés selon des conditions définies à l'avance. En 2022, Mu Changchun, directeur de l'institut des monnaies numériques de la banque centrale, indiquait que ces contrats étaient déjà employés pour les subventions publiques, le marketing de détail et la gestion de fonds prépayés.
Et une ligne rouge tracée en interne. Le détail le plus important est celui-ci. Mu Changchun et Fan Yifei, vice-gouverneur de la banque centrale, avaient publiquement mis en garde en 2018 et 2019 contre les contrats intelligents dépassant la fonction monétaire, au motif qu'ils affaibliraient le
renminbi en lui ajoutant des fonctions sociales ou administratives. Mu ajoutait qu'une monnaie ainsi programmée risquait de se réduire à un simple bon d'achat.
La précaution qui rend l'argument solide. Il ne faut pas écrire que la Chine fait fondre l'épargne de ses citoyens : c'est faux, et un contradicteur le démontrera en une phrase. Dans tous les cas documentés, l'expiration porte sur une subvention distribuée par l'État, non sur l'argent que les gens ont gagné. Distribuer un bon périssable et décoter un solde détenu sont deux opérations différentes.
Ce que le cas chinois établit est ailleurs, et cela suffit largement. La capacité technique existe, elle tourne sur des centaines de millions de portefeuilles, et la frontière entre une monnaie et un bon d'achat conditionné n'est tenue par aucun obstacle matériel. Elle est tenue par une appréciation interne de la banque centrale émettrice, formulée par ses propres dirigeants, et révisable par eux. C'est exactement le statut de la garantie européenne d'aujourd'hui.

Ce qu'il faut retenir
  1. 1) La monnaie fondante est un dispositif documenté, théorisé par Silvio Gesell, testé à Wörgl en 1932-1933, et discuté par Keynes.
  2. 2) Elle n'a jamais été généralisée pour deux raisons : la lourdeur matérielle du timbrage, et la possibilité de fuir vers un autre support.
  3. 3) Depuis 2015, la même mécanique revient sous le nom de taux négatifs profonds, dans des documents de travail du FMI et de banques centrales qui identifient tous les espèces comme l'obstacle à lever.
  4. 4) La Chine des Song a fait circuler pendant deux siècles une monnaie de papier assortie d'une date de péremption et de frais de renouvellement, sans que cela protège en rien sa valeur.
  5. 5) La Chine contemporaine a distribué du yuan numérique expirant à date fixe et cantonné à certains usages. La capacité est en production, pas à l'étude.
  6. 6) Le règlement européen sur l'euro numérique interdit aujourd'hui la programmabilité et la rémunération. C'est vrai, et il faut le dire.
  7. Mais un paramètre réglementaire n'est pas une contrainte physique. La seule protection non révisable contre la fonte monétaire est l'existence d'un support que personne ne peut modifier à distance.
Défendre le cash, ce n'est pas refuser le numérique. C'est refuser que la monnaie devienne un objet dont les conditions de détention se règlent par paramétrage.
Sources